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Le Fait Religieux · Tradition
Manichéisme
Une grande religion universaliste de l’Antiquité tardive, fondée par le prophète Mani au IIIᵉ siècle, qui interprète le monde comme l’affrontement de deux principes éternels : la lumière et les ténèbres.

Qu’est-ce que le manichéisme ?
Le manichéisme est une religion née au IIIᵉ siècle de notre ère en Mésopotamie, alors sous domination de l’Empire sassanide. Elle tire son nom de son fondateur, Mani (216 – vers 274), que la tradition latine désigne sous la forme Manichaeus. Loin de se présenter comme une secte locale, le manichéisme s’est voulu d’emblée une religion universelle, destinée à toute l’humanité et appelée à englober et parachever les révélations antérieures.
Selon la prédication de Mani, les grands maîtres spirituels qui l’avaient précédé — parmi lesquels la tradition manichéenne compte Zoroastre, le Bouddha et Jésus — avaient annoncé une même vérité, restée partielle ou déformée ; Mani se présentait comme celui qui venait la porter à son accomplissement. Cette ambition synthétique, jointe à un puissant élan missionnaire, explique que la religion se soit diffusée sur une aire considérable, de l’Afrique du Nord et de l’Empire romain jusqu’à l’Asie centrale et la Chine. Longtemps combattu et qualifié d’hérésie par le christianisme, le zoroastrisme puis l’islam, le manichéisme est aujourd’hui étudié par les historiens comme une religion autonome et cohérente.
Origines et histoire
Mani, le prophète fondateur
Mani naît en Babylonie, dans un milieu marqué par un courant judéo-chrétien baptiste. Selon les sources, il connaît dès la jeunesse des expériences qu’il interprète comme des révélations transmises par un « jumeau » céleste, et se convainc d’avoir reçu la mission d’annoncer une religion nouvelle. Il se présente comme le « sceau des prophètes », dernier d’une lignée d’envoyés divins. Fait remarquable pour l’Antiquité, Mani rédige lui-même les livres qui doivent fonder sa communauté, afin d’éviter les altérations qu’il reproche aux traditions antérieures.
Sa prédication le conduit jusqu’aux confins de l’Inde, où il rencontre des milieux bouddhistes. De retour dans l’Empire sassanide, il bénéficie un temps de la protection royale avant que l’hostilité du clergé zoroastrien ne provoque son emprisonnement. Il meurt en captivité vers 274, mort que ses fidèles interprètent comme un martyre fondateur.
Une religion missionnaire
Après la disparition de Mani, ses disciples portent son message le long des grands axes commerciaux. Vers l’ouest, le manichéisme pénètre l’Empire romain et l’Afrique du Nord : le futur théologien chrétien Augustin d’Hippone fut lui-même, dans sa jeunesse, auditeur manichéen pendant près de neuf ans avant de rompre avec cette religion et d’en devenir l’un des adversaires les plus déterminés. Vers l’est, la religion gagne l’Asie centrale, où elle est un temps adoptée par des souverains ouïghours, puis la Chine, où elle est connue sous un nom local et se maintient durablement dans certaines régions.
Déclin et disparition
Partout, le manichéisme se heurte à des pouvoirs politiques et religieux qui le répriment : autorités romaines, clergé sassanide, puis, à partir du VIIᵉ siècle, expansion de l’islam, et campagnes de persécution en Chine. Progressivement marginalisée, la religion disparaît comme communauté organisée au cours du Moyen Âge, en subsistant plus tardivement dans le sud de la Chine. Pendant des siècles, le manichéisme n’a été connu qu’à travers les écrits de ses adversaires ; les grandes découvertes de manuscrits au XXᵉ siècle — fragments de Turfan en Asie centrale, textes coptes d’Égypte, célèbre codex biographique conservé à Cologne — ont profondément renouvelé la connaissance de cette tradition à partir de ses propres sources.
La doctrine dualiste
Deux principes éternels
Le cœur de la doctrine manichéenne est un dualisme radical. D’après cet enseignement, l’univers repose sur l’opposition de deux principes premiers, éternels et indépendants : un royaume de la Lumière, associé au bien, à l’esprit et à Dieu, et un royaume des Ténèbres, associé au mal et à la matière. Le mal n’y est pas conçu comme une simple absence de bien ou comme le résultat d’une chute, mais comme une réalité substantielle, coéternelle à la lumière.
Le mythe des trois temps
La cosmologie manichéenne se déploie selon un vaste récit en trois moments. Dans un temps initial, les deux royaumes sont séparés. Survient ensuite une agression des ténèbres contre la lumière, qui inaugure le temps médian, celui du monde présent, où particules de lumière et matière ténébreuse se trouvent mélangées : c’est dans ce mélange que les manichéens situent la condition actuelle du monde et de l’être humain. Un temps final doit voir la séparation restaurée et la lumière délivrée. Ce mythe, d’une grande richesse narrative, sert de cadre à l’ensemble de l’éthique et des pratiques.
Le salut par la connaissance
Comme d’autres courants souvent regroupés sous le nom de gnose, le manichéisme fait du salut une affaire de connaissance. L’âme humaine est comprise comme une parcelle de lumière captive de la matière ; le salut consiste à en prendre conscience et à œuvrer à la libération des éléments lumineux prisonniers du monde. Les figures de messagers successifs — Jésus y occupe une place importante aux côtés de Mani — sont présentées comme des éveilleurs venus rappeler à l’âme son origine lumineuse et lui enseigner la voie du retour.
Textes, communauté et pratiques
Le corpus manichéen, en partie retrouvé au XXᵉ siècle, comprenait des ouvrages attribués à Mani lui-même, rédigés notamment en syriaque et en moyen-perse, ainsi qu’un abondant répertoire d’hymnes et de textes liturgiques traduits dans de nombreuses langues au fil de l’expansion de la religion. L’art manichéen, réputé pour la beauté de ses manuscrits enluminés, était lui-même conçu comme un instrument de la prédication.
La communauté était organisée en deux degrés. Les « élus » menaient une vie ascétique stricte : végétarisme, célibat, refus de certaines activités — travailler la terre, par exemple — jugées susceptibles de blesser les particules de lumière présentes dans le vivant. Autour d’eux, les « auditeurs », beaucoup plus nombreux, formaient le cercle des fidèles laïcs : ils soutenaient matériellement les élus et suivaient une discipline plus souple. La vie religieuse était rythmée par des prières régulières, des périodes de jeûne et une grande fête annuelle, le Bêma, commémorant la passion de Mani.
Le manichéisme et les sciences des religions
Pour l’étude savante des religions, le manichéisme constitue un objet d’un intérêt exceptionnel. Il offre l’exemple d’une religion qui s’est pensée dès l’origine comme universelle et consciemment synthétique, empruntant à plusieurs traditions pour se présenter comme leur accomplissement. Son extraordinaire diffusion géographique en fait un cas d’école pour l’histoire des circulations religieuses le long de la route de la soie. Les chercheurs analysent ses rapports complexes avec le christianisme, la gnose antique, le zoroastrisme et le bouddhisme, la constitution de son corpus scripturaire, ainsi que la manière dont les découvertes manuscrites du XXᵉ siècle ont permis de le réévaluer indépendamment de la polémique de ses adversaires. Étudier le manichéisme, c’est observer comment une religion peut se construire par-delà les frontières culturelles — et comment elle peut aussi disparaître.
Questions fréquentes
Le manichéisme est-il une secte chrétienne ?
Non. Le manichéisme a dialogué avec le christianisme et a accordé une place importante à la figure de Jésus, mais il constitue une religion autonome, avec son propre fondateur, ses écritures, sa cosmologie et ses institutions. Les historiens le classent comme une tradition religieuse à part entière et non comme une simple hérésie chrétienne.
Que signifie le mot « manichéen » dans le langage courant ?
Au sens figuré, « manichéen » qualifie une vision du monde qui oppose de façon tranchée le bien et le mal, sans nuances. Cet usage dérive du dualisme historique du manichéisme, mais il en simplifie considérablement la doctrine, qui reposait sur une cosmologie élaborée et non sur un simple jugement moral binaire.
Le manichéisme existe-t-il encore aujourd’hui ?
Il n’existe plus de communauté manichéenne organisée. La religion s’est éteinte au cours du deuxième millénaire, après une longue période de persécutions. Elle n’est aujourd’hui connue que par les textes, les vestiges archéologiques et les manuscrits redécouverts à l’époque contemporaine.
Quel est son rapport avec le zoroastrisme ?
Le manichéisme est né dans l’aire culturelle perse, où le zoroastrisme était dominant, et partage avec lui une lecture dualiste du monde. Les deux traditions diffèrent toutefois nettement par leur cosmologie, leur rapport à la matière et leurs pratiques ; le clergé zoroastrien fut d’ailleurs l’un des premiers adversaires de Mani.
Voir aussi
Pour situer le manichéisme parmi les traditions de l’Antiquité et les courants de la gnose, voir le zoroastrisme, dont il partage le contexte perse, l’ésotérisme occidental et la gnose, le christianisme, le mandéisme, autre gnose mésopotamienne, ainsi que le panorama des grandes traditions religieuses.
Repères — Dictionnaire des faits religieux (PUF) ; Encyclopædia Universalis ; portail EUREL (CNRS). Notice de synthèse, à visée documentaire.