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Le Fait Religieux · Tradition
Santería
Une religion afro-cubaine issue des traditions yoruba d’Afrique de l’Ouest, recomposée à Cuba au contact du catholicisme colonial, qui rend un culte aux orishas et s’organise autour de l’initiation, de la divination et de la parenté rituelle.
Qu’est-ce que la santería ?
La santería est une religion née à Cuba, principalement au XIXe siècle, parmi les personnes d’origine yoruba — peuple de l’actuel Nigeria et du Bénin — déportées en esclavage dans les plantations sucrières de l’île. Ses pratiquants la désignent plus volontiers sous le nom de Regla de Ocha (« règle des orishas ») ou de religion lucumí, du nom donné à Cuba aux descendants des Yoruba. Le terme « santería », d’abord employé de l’extérieur et parfois avec une nuance péjorative, renvoie au « culte des saints » : il souligne l’association, caractéristique de cette tradition, entre les divinités africaines et les saints du catholicisme.
Comme le vaudou haïtien, la santería appartient à la famille des religions afro-caribéennes nées de la traite atlantique. Elle en partage certains traits — un Dieu suprême lointain, des puissances intermédiaires, la possession rituelle, l’association aux saints catholiques — tout en possédant une histoire, une langue liturgique et une organisation propres. Elle s’est diffusée au XXe siècle bien au-delà de Cuba, notamment aux États-Unis, au Mexique, au Venezuela et en Espagne.
Une histoire cubaine
Les Yoruba dans la Cuba coloniale
Cuba connaît une arrivée massive de personnes réduites en esclavage au cours du XIXe siècle, au moment de l’essor de l’économie sucrière, alors que la traite était déjà officiellement interdite dans plusieurs empires. Parmi elles, les Yoruba, venus d’une région d’Afrique de l’Ouest bouleversée par l’effondrement de l’empire d’Oyo et par des guerres successives, apportent un système religieux élaboré, centré sur le culte des orishas et sur la divination d’Ifá. Ils côtoient sur l’île des populations d’autres origines, notamment kongo et calabar, dont les héritages religieux donneront naissance à d’autres traditions afro-cubaines.
Les cabildos et la transmission
Un rôle décisif est joué par les cabildos de nación, confréries que les autorités coloniales espagnoles autorisaient à se réunir selon les « nations » africaines d’origine, sous le patronage d’un saint catholique. Ces associations d’entraide, à la fois religieuses, festives et sociales, ont offert un cadre où les rites, les chants et la langue yoruba ont pu être préservés et transmis. Après l’abolition de l’esclavage à Cuba, en 1886, les cabildos sont progressivement remplacés par des maisons de culte domestiques, les casas de santo, qui restent aujourd’hui l’unité de base de la religion.
Le regard des savants
L’étude savante de la santería commence à Cuba au début du XXe siècle avec les travaux de l’ethnologue Fernando Ortiz, qui forge à cette occasion la notion de « transculturation » pour décrire les recompositions culturelles nées de la rencontre entre Afrique, Europe et Amérique. L’écrivaine et ethnographe Lydia Cabrera, avec El Monte (1954), puis de nombreux chercheurs cubains et étrangers ont ensuite documenté la richesse des rites, des récits et du vocabulaire religieux lucumí.
Croyances
Olodumare et l’ashé
La santería professe l’existence d’un Dieu suprême, Olodumare (également appelé Olofi ou Olorun selon ses aspects), créateur de l’univers, mais considéré comme trop éloigné pour recevoir un culte direct. Le monde est animé par l’ashé, force vitale et puissance d’accomplissement qui circule entre les divinités, les ancêtres, les êtres humains et la nature. Les rites ont pour fonction de préserver, de renforcer et de faire circuler cet ashé.
Les orishas
Entre Olodumare et les humains se trouvent les orishas, divinités associées à des forces de la nature et à des domaines de l’existence, dotées chacune d’une personnalité, de couleurs, de nombres, d’aliments et de chants propres. Parmi les plus connus figurent Eleguá, gardien des chemins et des seuils, invoqué au début de toute cérémonie ; Obatalá, orisha de la pureté et de la sagesse, associé au blanc ; Changó, maître du tonnerre, du feu et de la danse ; Yemayá, mère des eaux maritimes ; Ochún, orisha des eaux douces, de l’amour et de la prospérité ; ou encore Ogún, orisha du fer et du travail. Chaque initié est considéré, selon la doctrine, comme « enfant » d’un orisha tutélaire, révélé par la divination.
Orishas et saints catholiques
L’un des traits les plus étudiés de la santería est l’association de chaque orisha à un ou plusieurs saints catholiques : Changó à sainte Barbe, Ochún à la Vierge de la Charité du Cuivre (patronne de Cuba), Yemayá à la Vierge de Regla, Obatalá à Notre-Dame de la Merci, Babalú Ayé à saint Lazare. L’interprétation de ces correspondances fait débat. Une lecture ancienne y voyait un simple « masque » permettant de poursuivre les cultes africains sous couvert de dévotion chrétienne ; les chercheurs contemporains insistent plutôt sur un processus plus complexe d’équivalences et de double appartenance, nombre de pratiquants étant aussi baptisés et se reconnaissant dans le catholicisme. Une partie des pratiquants, enfin, revendique depuis la fin du XXe siècle un retour à des formes jugées plus strictement yoruba, détachées des références catholiques.
Rites et organisation religieuse
Initiation et parenté rituelle
La santería ne repose pas sur une institution centrale, mais sur un réseau de maisons de culte dirigées par des initiés, les santeros et santeras (ou olorishas). L’initiation majeure, appelée kariocha ou « asiento », consacre le fidèle à son orisha tutélaire au terme de plusieurs jours de rites. Le nouvel initié, l’iyawó, observe ensuite pendant une année des règles particulières, dont le port de vêtements blancs. L’initiation crée une parenté religieuse : le parrain ou la marraine d’initiation devient un « père » ou une « mère » en religion, et les initiés d’une même maison forment une famille rituelle, la familia de santo.
La divination
La divination occupe une place centrale. Les santeros pratiquent le diloggún, consultation fondée sur le jet de cauris dont les combinaisons renvoient à un vaste corpus de récits et de conseils. Les babalawos, prêtres spécialisés dans le culte d’Orula (Orunmila), orisha de la sagesse et de la divination, pratiquent quant à eux l’oracle d’Ifá, réputé le plus complexe, au moyen d’une chaîne divinatoire ou de noix de palme. La divination oriente les décisions religieuses — choix de l’orisha tutélaire, offrandes à accomplir, interdits à respecter.
Fêtes, tambours et offrandes
Les cérémonies collectives, souvent appelées tambores ou bembés, réunissent chants en langue lucumí, danses propres à chaque orisha et rythmes des tambours batá, instruments consacrés. Au cours de ces fêtes, un initié peut entrer en possession rituelle : selon la croyance, l’orisha « descend » alors et se manifeste à travers lui. Le culte comporte aussi des offrandes alimentaires et, dans certains rites, des sacrifices d’animaux, pratique qui a suscité des controverses juridiques. Aux États-Unis, la Cour suprême a jugé en 1993, dans l’affaire Church of the Lukumi Babalu Aye v. City of Hialeah, que des arrêtés municipaux visant spécifiquement ces rites portaient atteinte à la liberté religieuse.
Santería et autres traditions afro-cubaines
La santería n’est pas la seule religion d’origine africaine à Cuba. Le Palo Monte (ou Regla de Palo), issu des héritages kongo d’Afrique centrale, s’organise autour d’objets rituels appelés nganga et d’un rapport particulier aux esprits des morts. La société Abakuá, confrérie masculine d’origine calabar (sud-est de l’actuel Nigeria), constitue une autre institution distincte. Le spiritisme d’inspiration kardéciste, très répandu à Cuba, se combine par ailleurs fréquemment aux pratiques de la santería. Hors de Cuba, la santería est apparentée au candomblé brésilien, autre religion dérivée en partie des traditions yoruba, sans se confondre avec lui.
Répartition et statut
La santería est pratiquée par une part importante de la population cubaine, souvent en combinaison avec le catholicisme, sans qu’il soit possible d’en établir un chiffre précis, faute de registre d’appartenance et en raison de la fréquence des doubles affiliations. Longtemps marginalisée, puis tenue à distance par l’État cubain après 1959, elle a connu à partir des années 1990 une visibilité accrue sur l’île. Les migrations cubaines l’ont implantée durablement aux États-Unis, en particulier en Floride et à New York, ainsi qu’au Mexique, au Venezuela, à Porto Rico et en Espagne, où elle attire désormais des fidèles sans ascendance cubaine.
La santería et les sciences des religions
Pour l’anthropologie et l’histoire des religions, la santería constitue un cas majeur d’étude des religions de la diaspora africaine. Elle montre comment un système religieux ouest-africain a été transplanté, reformulé et transmis dans le cadre contraint de l’esclavage, puis comment il s’est institutionnalisé par des maisons de culte et des lignées d’initiation plutôt que par une Église centralisée. Les chercheurs y examinent la notion de syncrétisme — et ses limites —, les débats internes sur l’« africanisation » de la pratique, le rôle des femmes dans la transmission religieuse, ou encore la circulation contemporaine de la religion entre Cuba, les Amériques, l’Europe et le Nigeria.
Questions fréquentes
Quelle différence entre santería et vaudou ?
Ce sont deux religions afro-caribéennes distinctes. La santería est née à Cuba, principalement d’héritages yoruba, dans un contexte colonial espagnol ; le vaudou est né à Saint-Domingue, l’actuelle Haïti, surtout d’héritages fon et kongo, dans un contexte colonial français. Elles partagent des logiques comparables — divinités intermédiaires, possession, association aux saints — sans être identiques.
Qui sont les orishas ?
Les orishas sont, dans la croyance de la santería, des divinités intermédiaires entre le Dieu suprême, Olodumare, et les humains. Chacun est associé à des forces de la nature et à des domaines de l’existence, ainsi qu’à un ou plusieurs saints catholiques dans la tradition cubaine.
Qu’est-ce qu’un babalawo ?
Le babalawo est un prêtre masculin spécialisé dans le culte d’Orula et dans la pratique de l’oracle d’Ifá, système divinatoire considéré comme le plus complexe de la tradition lucumí. Il se distingue du santero, initié consacré à un orisha, qui pratique pour sa part la divination par les cauris.
Pourquoi parle-t-on de « Regla de Ocha » ?
C’est le nom que de nombreux pratiquants préfèrent donner à leur religion : il signifie « règle des orishas » et met l’accent sur ses origines africaines, là où le terme « santería », d’usage plus courant, renvoie au culte des saints et a pu être perçu comme réducteur.
Voir aussi
Pour situer la santería parmi les religions de la diaspora africaine et les phénomènes de syncrétisme, voir le vaudou, religion afro-caribéenne née en Haïti, le rastafari, mouvement religieux né en Jamaïque, le christianisme dont le catholicisme colonial a fourni les saints associés aux orishas, le chamanisme, autre tradition fondée sur la transe et la relation aux esprits, ainsi que le panorama des grandes traditions religieuses.
Repères — Fernando Ortiz, Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar (1940) ; Lydia Cabrera, El Monte (1954) ; Joseph M. Murphy, Santería: African Spirits in America (Beacon Press) ; Dictionnaire des faits religieux (PUF) ; Encyclopædia Universalis. Notice de synthèse, à visée documentaire.