Rastafari — Jah, Haïlé Sélassié et retour vers l’Afrique

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Rastafari

Un mouvement religieux et culturel né en Jamaïque dans les années 1930, qui voit dans le couronnement de l’empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié Ier l’accomplissement d’une prophétie et appelle au retour spirituel vers l’Afrique.

Qui sont les rastas ?

Le rastafari, ou rastafarisme, est un mouvement religieux et culturel apparu en Jamaïque au début des années 1930, dans le contexte social de l’île alors sous domination britannique. Ses adeptes, appelés rastas ou rastafariens, reconnaissent en l’empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié Ier (1892-1975) l’accomplissement d’une prophétie religieuse et placent l’Afrique, et singulièrement l’Éthiopie, au centre de leur univers spirituel et identitaire. Mouvement né parmi les descendants d’Africains déportés en esclavage dans les Caraïbes, le rastafari conjugue relecture biblique, revendication panafricaine et critique des sociétés issues de la colonisation.

Naissance d’un mouvement

Marcus Garvey et le retour vers l’Afrique

Les origines intellectuelles du rastafari doivent beaucoup à Marcus Garvey, militant jamaïcain du panafricanisme actif dans les années 1910-1920, qui appelait les personnes d’ascendance africaine de la diaspora à s’organiser, à retrouver leur fierté et à envisager un retour vers l’Afrique. Bien que Garvey lui-même n’ait pas fondé le rastafari et ait pris ses distances avec certaines de ses formes ultérieures, la tradition rasta lui attribue une forme d’annonce prophétique du couronnement à venir d’un roi noir en Afrique, lue après coup comme une préfiguration du couronnement de Haïlé Sélassié.

Le couronnement de Haïlé Sélassié Ier

En novembre 1930, le couronnement de Ras Tafari Makonnen sous le nom de Haïlé Sélassié Ier, empereur d’Éthiopie, est perçu par plusieurs prédicateurs jamaïcains comme l’accomplissement de passages bibliques annonçant un roi noir couronné en Orient. Le nom du mouvement dérive directement du nom de naissance de l’empereur, Ras (« prince » ou « chef », en amharique) Tafari. Pour les premiers rastas, ce couronnement confirme la centralité de l’Éthiopie, seule puissance africaine alors demeurée indépendante de la colonisation européenne, dans l’histoire religieuse du monde.

Leonard Howell et les premiers prêcheurs

Parmi les premiers à diffuser cette lecture figure Leonard Howell, souvent considéré comme l’un des fondateurs du mouvement, qui prêche dès le début des années 1930 la divinité de Haïlé Sélassié et fonde une des premières communautés rastas organisées en Jamaïque. Sa prédication, comme celle d’autres pionniers, vaut au mouvement naissant une surveillance et une répression des autorités coloniales britanniques, qui n’y voient d’abord qu’une agitation marginale.

Croyances

Jah et la question de la divinité de Haïlé Sélassié

Les rastas désignent Dieu du nom de Jah, forme abrégée de Jéhovah tirée de la Bible hébraïque. Selon la croyance rastafari, Haïlé Sélassié Ier est une manifestation de Jah sur terre, l’héritier de la lignée du roi Salomon et de la reine de Saba à laquelle se rattachait la monarchie éthiopienne. Cette affirmation, centrale pour la plupart des courants rastas, n’a jamais été revendiquée par l’empereur lui-même, qui s’est toujours présenté comme un chrétien orthodoxe éthiopien pratiquant ; les rastas y voient pour leur part un signe supplémentaire d’humilité divine plutôt qu’une contradiction.

Babylone et Sion

La pensée rastafari oppose deux pôles symboliques hérités d’une lecture biblique réactualisée : Babylone, qui désigne l’ensemble des systèmes politiques, économiques et religieux issus de la colonisation et de l’esclavage, jugés oppressifs et corrompus, et Sion, figure de la terre promise identifiée à l’Afrique et particulièrement à l’Éthiopie, vers laquelle les fidèles aspirent à un retour, au moins spirituel.

Le rapatriement vers l’Afrique

Le thème du rapatriement occupe une place importante dans le rastafari des origines : plusieurs mouvements ont appelé, à partir des années 1930-1950, à un retour effectif des Afro-descendants des Caraïbes vers l’Éthiopie ou l’Afrique en général. L’empereur Haïlé Sélassié a lui-même mis à disposition, en 1948, des terres en Éthiopie pour l’installation de personnes originaires de la diaspora, dont un petit nombre de rastas jamaïcains profitèrent par la suite. Pour la majorité des rastas contemporains, le rapatriement est aujourd’hui compris davantage comme une démarche spirituelle et culturelle de reconnexion avec l’Afrique que comme une migration nécessairement matérielle.

Pratiques et mode de vie

Le mode de vie rasta se signale par plusieurs marqueurs devenus, bien au-delà du mouvement religieux lui-même, des symboles largement reconnus : les dreadlocks, cheveux non coupés et non peignés, portés en référence à des versets bibliques sur le naziréat et comme signe de rupture avec les canons esthétiques occidentaux ; le régime ital, alimentation considérée comme naturelle et pure, généralement végétarienne, excluant sel raffiné et produits transformés ; l’usage rituel du cannabis, appelé ganja, employé lors de moments de méditation et de prière collective comme un sacrement facilitant l’élévation spirituelle, dont le statut légal varie fortement d’un pays à l’autre. Les rastas pratiquent également une lecture personnelle et communautaire de la Bible, qu’ils jugent en partie altérée par les traductions et les usages des Églises coloniales, et se retrouvent lors de veillées de chants et de percussions appelées nyabinghi.

Les grandes « maisons » du rastafari

Le rastafari ne constitue pas une organisation unifiée mais un ensemble de courants, parfois appelés « maisons » (mansions of Rastafari). L’ordre nyabinghi, l’un des plus anciens, met l’accent sur les veillées rituelles de tambours et de chants qui portent son nom. Les Bobo Shanti, fondés par le prince Emmanuel Charles Edwards, forment une communauté plus séparatiste, reconnaissable à ses turbans, qui insiste sur une organisation communautaire stricte. Les Douze Tribus d’Israël (Twelve Tribes of Israel), fondées par Vernon Carrington, constituent un courant plus ouvert, qui a notamment favorisé la diffusion du rastafari au-delà de la Jamaïque, y compris parmi des musiciens et artistes internationaux.

Rastafari, reggae et rayonnement mondial

La diffusion mondiale du rastafari doit beaucoup à la musique reggae, née en Jamaïque dans les années 1960-1970, dont plusieurs figures majeures, au premier rang desquelles Bob Marley, ont porté les thèmes rastas — Jah, Babylone, Sion, la fierté africaine — à une audience internationale. Cette diffusion culturelle a largement dépassé le cadre religieux initial du mouvement : nombre de personnes à travers le monde reprennent des éléments esthétiques ou musicaux associés au rastafari sans en partager nécessairement les croyances religieuses, ce qui pose, pour les chercheurs, la question de la distinction entre appartenance religieuse et référence culturelle.

Répartition

Né en Jamaïque, le rastafari s’est répandu dans l’ensemble des Caraïbes puis, porté notamment par le reggae, dans de nombreux pays du monde, en particulier en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord. Le nombre de fidèles au sens strict reste difficile à établir précisément, les estimations variant selon que l’on retient une définition religieuse stricte ou une identification culturelle plus large ; les chercheurs évoquent le plus souvent plusieurs centaines de milliers de personnes à l’échelle mondiale.

Rastafari et les sciences des religions

Le rastafari intéresse particulièrement l’étude des nouveaux mouvements religieux et des religions de la diaspora africaine : il montre comment une relecture biblique originale, adossée à un événement politique précis — le couronnement d’un souverain africain —, a pu donner naissance en quelques décennies à une tradition religieuse structurée, dotée de ses propres symboles, de ses courants internes et d’un rayonnement culturel mondial sans commune mesure avec le nombre de ses fidèles au sens strict. Les chercheurs étudient également la manière dont le mouvement articule protestation sociale, revendication identitaire panafricaine et théologie de la libération, ainsi que la diffusion de ses symboles bien au-delà de sa base religieuse d’origine.

Questions fréquentes

Haïlé Sélassié a-t-il revendiqué être Dieu ?

Non. L’empereur d’Éthiopie s’est toujours présenté comme un fidèle de l’Église orthodoxe éthiopienne. C’est la croyance rastafari qui voit en lui une manifestation de Jah, une conviction religieuse propre au mouvement et non une affirmation de l’intéressé lui-même.

Pourquoi les rastas portent-ils des dreadlocks ?

Les dreadlocks renvoient, dans la tradition rasta, à des versets bibliques relatifs au naziréat qui interdisent de couper les cheveux, et constituent également un signe visible de rupture avec les normes esthétiques héritées de la colonisation.

Le rastafari est-il une religion ou un mode de vie ?

Le rastafari est né comme un mouvement religieux, avec sa théologie, ses courants et ses rites. Sa large diffusion culturelle, en particulier par le reggae, a cependant conduit de nombreuses personnes à en reprendre certains éléments esthétiques sans adhésion religieuse, ce qui explique la coexistence, aujourd’hui, d’une pratique religieuse et d’une référence culturelle plus diffuse.

Qu’appelle-t-on « Babylone » chez les rastas ?

Dans le vocabulaire rasta, Babylone désigne, par référence biblique, l’ensemble des institutions et systèmes jugés oppressifs issus de la colonisation et de l’esclavage, par opposition à Sion, figure de la terre promise identifiée à l’Afrique.

Voir aussi

Sur les religions nées dans le contexte de la diaspora africaine et les phénomènes de relecture biblique, voir le vaudou, religion afro-caribéenne née en Haïti, la santería afro-cubaine, issue des traditions yoruba, le christianisme dont le rastafari relit les textes fondateurs, l’ésotérisme occidental, autre courant de réinterprétation religieuse minoritaire, ainsi que le panorama des grandes traditions religieuses.

Repères — Dictionnaire des faits religieux (PUF) ; Encyclopædia Universalis ; portail EUREL (CNRS). Notice de synthèse, à visée documentaire.